En chassant les prostituées des centres-villes, les lois Sarkozy de 2003 ont modifié le visage de la prostitution.
Près de quatre ans après son application, les lois sur la sécurité intérieure ont changé la physionomie de la prostitution dans les centres urbains. La loi du 18 mars 2003 a institué un délit de racolage passif soumis à une peine de deux mois de prison au plus et 3750 € d’amende. A Dijon, la prostitution de rue est en baisse, les péripatéticiennes ne sont plus qu’une dizaine à proposer leurs services tarifés en centre-ville. Un chiffre qui n’a finalement jamais explosé, comme le reconnaît la brigade des mœurs. Par contre, les étrangères que visent en premier lieu les lois Sarkozy ont été priées d’aller voir ailleurs.
A l’été 2002, les abords de la place de la République, à Dijon, avaient vu l’arrivée de filles d’Afrique de l’Ouest. A la suite de l’entrée en vigueur des lois sur la sécurité intérieure, la police a fait pression sur ces prostituées en multipliant les contrôles jusqu’à les faire fuir.
Depuis sur le front de la rue, Dijon a retrouvé sa tranquillité légendaire. Mais comme le plus vieux métier du monde ne saurait s’évanouir du jour au lendemain, la prostitution perdure. Elle s’est simplement déplacée. Des centres-villes, elle est passée aux routes nationales, moins soumises aux contrôles des forces de l’ordre. Prisonnières de réseaux criminels, les prostituées viennent principalement de Roumanie et de Bulgarie ainsi que de l’Afrique subsaharienne. Deux types de population qui sont soumises à des pressions différentes. Thierry Royer, de l’association Le Pas, à Dijon, qui assure l’accueil, l’accompagnement médico-social et la réinsertion des prostituées, l’explique : « Les Africaines, sont souvent sacrifiées par leur famille. Et pour éviter qu’elles parlent, elles sont conditionnées par des actes de sorcellerie. Chez les filles de l’Est, il s’agit souvent au départ d’une promesse de job puis, une fois sur le trottoir, les macs les tiennent en menaçant de représailles leur famille restée au pays ». Cette prostitution à l’écart des centres-villes isole encore plus les prostituées et les rend davantage vulnérables à la violence des proxénètes. Mais également des clients. En pointant du doigt les étrangers, les lois sur la sécurité intérieure ont eu l’effet pervers de renforcer le client ayant des comportements plus violents. Les filles, en grande détresse, accèdent plus facilement à des demandes spécifiques et notamment des rapports non protégés.
Pour Thierry Royer, « elles sont victimes de la traite humaine, un phénomène que les lois Sarkozy ont amplifié ». Selon l’Office central de répression de la traite des êtres humains (OCRTEH), la France comptait en 2003 entre 15 000 et 18 000 travailleurs du sexe. « On gère, poursuit Thierry Royer, les conséquences de la loi Sarkozy qui n’a pas tenu ses engagements en matière d’accompagnement des victimes de la traite des êtres humains. Nous, on demande la dépénalisation du racolage passif. Etant donné que l’on n’est pas dans un Etat prohibitionniste, je ne vois pas pourquoi on pénaliserait la personne prostituée ou le client. Et on demande une protection et une assistance de toutes les personnes victimes des réseaux et pas uniquement, comme c’est le cas à l’heure actuelle, pour celles qui dénoncent leur proxénète ».
Face au nouvel arsenal judiciaire, la prostitution a su rebondir. « La prostitution, rappelle Thierry Royer, a toujours su d’adapter aux évolutions des mœurs ». Elle se loge au fin fond des salons de massage, des bars à hôtesses et passe aussi par de nouveaux modes de communication. L’internet et les petites annonces qui ornent les feux de signalétique des grands axes à Dijon, Chenôve, Marsannay-la-Côte et Quétigny.
A Dijon, la brigade des mœurs a été saisie par les mairies de Chenôve et de Dijon sur ce bourgeonnement pictural intempestif.
« Il s’agit essentiellement de filles, témoigne Michel Cugat, chef de la brigade des mœurs, d’origine ou de nationalité camerounaise. On a ouvert des procédures pour proxénétisme avec quelques interpellations à la demande des hôteliers. Certaines étaient indépendantes mais d’autres appartiendraient à des réseaux. A l’heure actuelle, l’enquête se poursuit au niveau national». Conscients du développement de cette prostitution souterraine qui leur échappe, les travailleurs sociaux de l’association Le Pas s’organisent et préparent des actions pour rencontrer ce public. Phénomène plus récent, la prostitution gagne les bancs des facs. Oubliés par l’Etat, les étudiants sont de plus en plus plongés dans la précarité. Selon un rapport de SUD-Etudiant, 100 000 étudiants en France vivent en dessous du seuil de pauvreté et environ 40 000 auraient recours à la prostitution pour s’en sortir. Un phénomène qui ne surprend pas Françoise Khenfer, travailleur social, au commissariat de police de la place Suquet : « On a quelques étudiants qui nous disent que quand ils n’ont plus d’argent et que les parents ne peuvent subvenir à leurs besoins, il ne leur reste que la prostitution. Il faut savoir que parfois les bourses n’arrivent pas pendant deux mois de suite. Pour ces étudiantes, au départ, elles ne voient pas cela comme de la prostitution mais comme un moyen ponctuel de faire face financièrement ». Une précarité dont sont également victimes des mères de foyer qui pour boucler les fins de mois difficiles proposent leurs services en échange de nourriture ou d’argent. Loin d’être uniforme, la prostitution qui touche toutes les couches de la population revêt de multiples facettes. Et crise économique oblige, le phénomène est promis a un bel avenir.
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