RIEN ne semble troubler la tranquillité d’Heinrich, August et Karl. Les trois papys débonnaires devisent gaiement, sous les frondaisons mordorées de la forêt sarroise, presque insensibles au grand chambardement du jour. Hier matin, à Weiskirchen, où tous trois sont nés il y a sept décennies, une vaste opération de relevé d’empreintes génétiques, exceptionnelle en Allemagne, a commencé.
5 039 hommes âgés de plus de 65 ans se plieront à ces tests. La police recherche celui que la presse, outre-Rhin, surnomme le Papy tueur en série. Depuis trois ans, l’homme joue avec les nerfs des enquêteurs, à coups de lettres anonymes envoyées aux quatre coins du pays.
« J’ai un aveu à faire. Je suis vieux et malade. Je me retourne sur ma vie passée et il y a quelque chose que je n’ai pas réglé : j’ai tué quelqu’un, je ne l’ai jamais oublié. » En juillet 2006, la police de Kaiserslautern reçoit une étrange missive, anonyme. A quelques indices, les enquêteurs comprennent que l’auteur s’accuse du meurtre de Lydia Schürmann. La collégienne a 13 ans lorsqu’un ramasseur de champignons découvre son cadavre à moitié enterré aux environs de Bielenfeld. Mais voilà, le meurtre de Lydia, jamais élucidé, a été commis en… 1962.
« On se croirait dans un film américain !
En novembre 2005, la police de Nüremberg avait elle aussi reçu un courrier anonyme, indiquant « qu’un ami, aujourd’hui décédé, s’est accusé du meurtre de Heiderose Berchner. » Les enquêteurs comprennent en fait que d’ami, il n’existe point, et certains détails indiquent que l’auteur de la lettre ne peut-être que le tueur de cette prostituée de 27 ans, poignardée, le corps en partie calciné dans une forêt non loin de Nüremberg, en 1970.
En janvier 2007, la police de Bielefeld reçoit à son tour une lettre évoquant avec force détails la mort de Lydia Schürmann. Les trois PJ recoupent leurs données et découvrent que l’auteur est loin d’être aussi malin que le Zodiac, ce tueur en série américain des années 1960 qui s’est dénoncé dans seize lettres sans jamais se laisser prendre. Leur homme a laissé de belles empreintes digitales et des traces ADN sur les enveloppes qui ont été comparées à des scellés relevés sur les scènes de crimes. Les auteurs des trois lettres ne sont en fait qu’une seule et même personne, l’assassin lui-même.
S’il n’avait commis une erreur supplémentaire, les enquêteurs ne l’auraient probablement jamais localisé. En juin 2007, la mairie de Weiskirchen, douce bourgade aux confins de la Sarre et du Luxembourg, rend publique une lettre reçue quelques semaines plus tôt : un homme prévient qu’il s’en prendra à DJ Ötzi, « salisseur de patrie ». L’auteur joint une coupure de journal, un gratuit exclusivement diffusé dans la région, où le concert du DJ autrichien est annoncé. L’ADN correspond à celui des trois précédentes lettres. Les enquêteurs peuvent désormais circonscrire une région.
L’histoire amuse Heinrich, Karl et August : « On se croirait dans un film américain ! Imaginez, un papy tueur en série, ici ! » s’esclaffe le premier. Hier, ces trois-là ne faisaient pas partie des vingt-quatre premiers volontaires à laisser un prélèvement de salive et d’empreintes digitales. « Remarquez, on pourrait paraître suspects si on était les seuls à ne pas accepter », coupe Karl. C’est précisément ce type d’argument que les enquêteurs avancent pour retrouver le papy tueur.
leparisien.fr
Tags: allemagne, violence
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