Les prostituées qui exercent dans la rue ou dans les salons constatent que les clients négocient toujours davantage les prix de leurs prestations à la baisse. Combien gagne, vraiment, une prostituée en Suisse romande de nos jours? Enquête.
Les prix sur le marché du sexe payant en Suisse sont en chute libre. Ceci pour une raison simple: l’offre est nettement supérieure à la demande. Du coup, le client n’hésite pas à négocier les prestations… à la baisse. On ne parle pas ici des escorts de luxe qui se font généralement de gros salaires.
«Le marché est sursaturé», confirme Michel Venturelli, criminologue tessinois qui a auditionné des centaines de professionnelles du sexe au Tessin dans le cadre d’une étude réalisée en collaboration avec le Centre interdisciplinaire pour la recherche en sexologie de Gênes (Italie). «Le gros problème, c’est qu’on casse les prix. Avant, les filles donnaient tout pour 300 francs; maintenant, elles le font pour trois fois moins cher! Quand une sodomie peut se faire pour moins de 100 francs, il y a un sérieux problème.»
Toujours plus pour moins cher
Les prostituées des salons et de la rue admettent que depuis un certain temps, les conditions de travail ont changé. Elles sont plus dures. Les clients demandent toujours plus pour moins cher (lire encadré page 39). «Les clients sont fous, c’est terrible. Si tu ne fais pas certaines choses, tu ne gagnes pas beaucoup», confirme Clara, qui demande 100 francs pour un rapport complet et 200 francs pour une sodomie. Elle refuse par contre les clients qui veulent du sexe sans préservatif.
«Les prostituées sont dans une position de faiblesse évidente, dénonce Michel Venturelli. Notre enquête montre que huit clients sur dix ne veulent pas mettre de préservatif. Et que sept femmes sur dix acceptent de le faire si le client augmente le tarif.»
Mais comment expliquer l’explosion de l’offre? Tout d’abord par la concurrence des travailleuses du sexe illégales (sans papiers), qui représente 50% de l’offre et généralement tire les prix vers le bas. Le nombre de prostituées en Suisse est estimé entre 10 000 et 15 000, dont 50% travaillent au noir. Par exemple, dans le canton de Vaud, sur 400 prostituées, 200 sont clandestines, selon la police. Mais aussi par l’augmentation des détentrices d’un permis dans le cadre des bilatérales. Depuis 2004, le nombre de prostituées officielles dans le canton de Genève a quasi doublé et est passé de 800 à 1500. Essentiellement des Françaises, des Espagnoles et des Portugaises, précise la police genevoise.
Pour Michel Venturelli, «il faudrait expliquer aux gens que la Suisse n’est pas un eldorado». Mirrana, une jeune Sénégalaise qui vend depuis peu ses charmes dans un salon de massage à Sion, s’en est déjà rendu compte. «Je pensais qu’on gagnait plus ici qu’ailleurs, mais pas du tout. Ce n’est pas le rêve. Il y a des jours où ça ne marche pas.»
Mais, en réalité, combien gagne une prostituée indépendante en 2008?
Difficile à dire car qu’elles exercent dans les salons de massage, dans la rue, à l’hôtel ou dans leur appartement, chacune fixe son prix dans le cadre du marché. De plus, elles ne travaillent pas forcément tous les jours. Ce qui est sûr c’est que, globalement, les affaires sont moins bonnes qu’avant. «Une fois, je vais faire deux mille, une autre fois beaucoup plus. Ça dépend car il y a des jours où il n’y a pas de clients», témoigne Clara, prostituée dans un salon de massage à Prilly (VD). La jeune femme verse 100 francs par jour au patron du salon et garde la totalité de ses gains. Malgré cela, elle avoue que sa situation économique est précaire. «Deux mille francs, c’est peu, mais heureusement je suis mariée.»
Un manque à gagner pour le fisc
Du côté des administrations fiscales, on n’en sait guère plus. Celles-ci doivent également composer avec ces contribuables au profil particulier. «A Genève, 600 prostituées exerçant sur le trottoir ou dans les salons sont enregistrées comme indépendantes, indique Roland Godel, secrétaire général adjoint chargé de la communication au Département des finances genevois. La grande majorité affiche un revenu annuel se situant dans une fourchette de 30 000 à 60 000 francs. En prenant une moyenne de 45 000 francs, on estime que les prostituées rapportent 4 millions de francs d’impôts sur les 3,2 milliards de francs versés par les personnes physiques.»
Dans le canton de Vaud, l’administration fiscale n’est pas en mesure de donner une estimation chiffrée. Les prostituées passeraient-elles entre les gouttes? «Si un indépendant ne renvoie pas sa déclaration d’impôt, nous le taxons d’office d’après les éléments dont nous disposons, explique Pierre Dériaz, chef du service des contributions. Le revenu d’une prostituée doit s’élever en moyenne à 45 000 francs.»
Une taxation journalière
En Valais, «un certain nombre est taxé mais les gros revenus, nous ne les avons pas, déplore Gilbert Salamin, chef du service concerné. C’est difficile pour les autorités fiscales. Nous taxons d’office celles qui ne renvoient pas leur déclaration fiscale en nous référant au revenu moyen que déclarent les autres.»
Son homologue jurassien, Pierre-Arnaud Fueg, reconnaît qu’il est très compliqué de taxer les travailleuses du sexe - au nombre officiel de vingt dans le canton. «Il y a clairement un manque à gagner faute de loi applicable.» Un projet est en cours, qui réglera indirectement la question en obligeant les salons de massage à déclarer les prostituées qu’ils emploient.
«Elles ne déclarent rien car le forfait appliqué ne correspond pas à la réalité», explique Michel Venturelli, qui a obtenu en juillet 2007 que ce forfait annuel imposé aux prostituées tessinoises passe de 70 000 francs à 50 000 francs. Mais selon lui, une taxation journalière serait plus appropriée.
Mercredi soir, à Lausanne, Caro négocie ses charmes
Mercredi soir, 22h, quartier de Sévelin, à quelques mètres des Docks, à Lausanne. Caro, une jeune Brésilienne arpente le trottoir comme tant d’autres dans ce périmètre dédié au sexe payant. C’est combien? «C’est 100 francs les 20 minutes pour une fellation suivie d’un rapport complet.» Plus loin, elles répètent toutes le même prix. Ça, c’est la version officielle. Malheureusement, l’offre est tellement supérieure à la demande qu’un client peut obtenir, à force de négociation, un rapport complet pour moins de 100 francs. D’ailleurs, après quelques minutes, Caro confie qu’il lui arrive parfois de baisser ses prix jusqu’à 80 francs pour un rapport complet «mais jamais en dessous».
Pour Caro, c’est clair: «Les moches, les vieilles, les sans-papiers et les toxicomanes tirent les prix vers le bas.»
«Les prix sont nettement à la baisse, indique Jean-Christophe Sauterel, porte-parole de la police cantonale vaudoise. Une fellation se négocie au plus bas à 30 francs.»
Lila, une Française de 40 ans basée à Neuchâtel et qui se vend par petites annonces, fait de la résistance: «Il ne faut pas scier la branche sur laquelle on est assis. Il y a tellement de filles qui viennent de partout. Chez moi c’est 100 francs pour un massage et une finition érotique et 300 pour un rapport complet. Ça marche bien. Je peux me faire jusqu’à 8000 francs par mois.» Le secret? «Un endroit sympa, discret et strict sur l’hygiène.»
Même discours dans ce salon de massage genevois où le «câlin de 20 minutes» est à 170 francs. «C’est toujours la même chose.
La rareté se paie. La beauté, la culture, et la conversation, témoigne la responsable. Aujourd’hui, certaines filles donnent tout et n’importe quoi.
Si on remonte dans l’Histoire, au XVIIIe siècle, la comtesse de Polignac aurait obtenu un château dans la Loire pour une fellation bien faite.»
Malgré tout, les temps ont bien changé, affirme Nina, une indépendante de Monthey (VS): «Cela fait huit ans que je fais ce métier. Et bien, il y a des jours où ce que je gagne sert tout juste à payer ma chambre.»
Pénaliser le client pour lutter contre la traite
La Norvège s’apprête à rendre illégal l’achat de sexe et donc pénaliser le client afin de lutter contre la traite. «Faire de l’achat de prestations sexuelles un délit rendra la Norvège moins attrayante aux yeux des trafiquants d’êtres humains», a déclaré le ministre norvégien de la Justice Knut Storberget, lors de la présentation du projet de loi par le gouvernement, il y a une semaine. Dans les cas extrêmement graves, la peine pourra atteindre un an.
La Norvège s’est inspirée de ses pays voisins. De la Suède tout d’abord, qui a adopté une loi criminalisant l’achat de sexe en 1999 puis, de la Finlande, qui a rendu illégal en 2006 l’acte d’achat de services sexuels auprès des prostituées.
En France, une loi de janvier 2003 rend le racolage passif ou actif passible de deux mois de prison et de 3750 euros d’amende. Dans les faits, peu de clients ont été amendés.
Malgré un bilan plutôt positif dressé en Suède, les groupes de défense des prostituées norvégiens ne sont pas convaincus. Ils craignent que cela fragilise les prostituées car elles dépendront alors totalement des maquereaux pour trouver des clients.
source : http://www.lematin.ch
Tags: statistiques, Suisse
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