GÉOGRAPHIE - Chercheur à l’université de Neuchâtel, Romaric Thiévent a décrypté les pérégrinations mondialisées des danseuses de cabaret des pays de l’Est.
Des permis pour danseuses de cabaret, il s’en délivre près de 1500 par mois en Suisse. Pourtant, on sait peu de choses sur cette population dont le statut légal ne permet qu’un court séjour de huit mois au maximum. En cherchant à aller au-delà des clichés qui estampillent les activités liées à la prostitution, l’université de Neuchâtel a pu explorer plusieurs pistes de réflexion originales dans le cadre d’un colloque international intitulé «Cacher ce travail que je ne saurais voir», tenu en janvier dernier. C’est à cette occasion que Romaric Thiévent, chercheur à l’institut de géographie, a présenté ses travaux sur la mobilité des danseuses de cabaret. De ses constats émerge la compréhension d’un nouveau type de migration «circulatoire». Car si beaucoup de migrants arrivent en Europe dans l’espoir de s’y installer, le chercheur explique que la plupart des artistes de cabaret formulent des projets dans leur pays d’origine, et certaines font des allers et retours vers la Suisse, mais aussi le Japon le Liban, ou les États-Unis pour les financer. Une sorte de travail pendulaire, à l’échelle de la planète, et une alternative à la migration définitive.
Que cherchent les danseuses de cabaret que vous avez rencontrées?
Romaric Thiévent: Il existe évidemment de nombreux cas de figure. La plupart des femmes originaires des pays de l’Est viennent ici dans le cadre d’un projet précis, et en général individuel. C’est par exemple le cas pour une Roumaine, qui vient quelques mois par an pour financer ses études. J’ai aussi rencontré une pédiatre russe venue deux ans à la fin de ses études afin de financer l’ouverture de son cabinet médical. D’autres disent faire vivre une famille entière, permettant à leurs proches de construire une maison ou d’ouvrir un magasin. Elles sont donc des piliers du ménage.
Avez-vous connu des personnes exerçant ce métier contre leur volonté?
Non. Cet aspect relève en partie de la légende urbaine. En évoquant le travail du sexe, dans la presse ou au sein des parlements, il y a une tendance à caricaturer et à parler trop facilement de «traite d’êtres humains». De tels cas existent, mais entre une personne qui choisit de venir pour faire ce travail jusqu’à celle que l’on recrute sur la base de mensonges, qui est forcée de travailler et qui n’est pas payée, tous les cas sont possibles. Plus elles viennent, plus elles connaissent les règles, les bons cabarets, les patrons honnêtes, les intermédiaires fiables, donc elles acquièrent du pouvoir.
Le statut légal sous lequel elles travaillent leur bénéficie-t-il?
Je ne suis pas sur que leur statut a beaucoup à faire avec le pouvoir que ces femmes ont sur leur situation. A la limite, il les dessert, car avec un permis L (permis de courte durée, ndlr), on ne peut pas changer de travail en cours de route. Elles n’ont donc pas d’échappatoire. En plus, ces femmes n’ont pas droit de rester plus d’un mois sans emploi, sous peine d’expulsion, ce qui favorise le pouvoir des patrons de cabaret et des agents. Cependant, cette réglementation leur offre une certaine protection: elles bénéficient d’un contrat type, d’un salaire minimum, la prostitution est explicitement interdite. Mais ces règles ne sont pas toujours respectées. Il y a très peu de contrôles dans les cabarets. On a l’impression que ces règles sont établies pour se donner bonne conscience. Neuchâtel constitue cependant une exception car les contrôles existent.
Comment ce milieu est-il organisé?
Des agences constituent le pivot de la circulation des danseuses. Elles les recrutent et les mettent en relation avec un agent suisse, un autre au Japon, etc. Les danseuses ne se rendent pas dans n’importe quel pays. Jusqu’en 2004, beaucoup allaient au Luxembourg, car le même type de permis existait. Même si elles mettent sous contrat 100 ou 200 personnes, les agences ne comptent souvent qu’un indépendant ou deux associés. Certains agents placent uniquement des danseuses, d’autres placent des joueurs de foot ou des musiciens. C’est la plupart du temps tout à fait légal et réglementé. Il s’agit de placement de personnel, mais ce milieu souvent stigmatisé est sujet à des abus. I
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Tags: cabaret, statistiques, Suisse
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