
La pudibonderie de l’époque Mao n’a plus cours. Comme à Amsterdam, Des millions de prostituées s’affichent maintenant dans les vitrines des salons de coiffure ou de massage, arpentent les chantiers de construction, traquent l’Occidental dans les grands hôtels.Dans un petit salon de coiffure, situé en marge d’une artère populaire de Pékin, une femme s’active à l’arrivée de clients potentiels. «Un petit massage vous ferait tellement de bien», répète-t-elle avec insistance, contenant bien mal sa surprise de voir une Occidentale dans son commerce.
Ses locaux ne sont pourtant pas très invitants: les cabines se trouvent à l’arrière, en retrait, dans un coin obscur. Au lieu de chaises de coiffeuse, on a installé des lits et collé des photos d’Occidentales en lingerie sur le mur crasseux. Aucune liste de prix n’est affichée dans ces commerces qui ne trompent personne. Car même en Chine, où tout est hors proportion, il n’y a pas assez de têtes à coiffer pour justifier la présence de tant de salons.
La multiplication de l’offre a fait chuter les prix des services qui y sont vraiment offerts. L’Empire du milieu compterait maintenant jusqu’à 20 millions de prostituées, si on calcule celles qui échangent occasionnellement des faveurs sexuelles contre de l’argent.
«Personne ne sait exactement combien il y en a, mais ce que tout le monde sait, c’est qu’il y en a trop», dit la sociologue chinoise Li Yinhe, spécialiste des questions sexuelles.
Dans certains quartiers, on peut trouver trois ou quatre salons voisins. Les femmes s’installent près de la vitrine, bien à la vue des passants. On les reconnaît facilement: les soi-disant coiffeuses ont la jupe très courte, parfois plus courte que le collant beige qu’elles portent en dessous. Elles ont tous les âges, sont très maquillées, mais pas avec soin.
Officiellement, elles sont coiffeuses ou masseuses. Questionnées à propos de la vraie nature des services offerts, les deux femmes présentes ce jour-là assurent qu’il n’y a pas d’extra possible. Que les 50 yuans environ 8$ sont payés pour un massage «de confort». Pas de sexe offert par ces deux filles osseuses que les questions persistantes mettent de plus en plus mal à l’aise. Elles affichent toutes deux un sourire gêné, découvrant leurs dentitions jaunies et imparfaites. Les seules personnes qui les croient encore, ce sont leurs mères, qui habitent la plupart du temps bien loin de la capitale.
Ces endroits se sont multipliés à Pékin durant la dernière décennie, portés par la libéralisation des moeurs sexuelles et le développement économique.
Selon la sociologue Sandra Teresa Hyde, auteure du livre Eating Spring Rice sur la propagation du sida en Chine, la culture chinoise explique aussi ce boom de la prostitution. «Historiquement, les Chinois ont toujours accepté l’idée que les hommes pouvaient jouer, dit-elle. On n’a qu’à regarder les films de Zang Yimou. Les hommes passent d’une troisième à une quatrième femme.» On distingue sans peine un salon de coiffure où l’on coiffe, un salon de massage éclairé, où il y a de vraies tables de massage, et ces autres commerces où les filles manquent de travail. Elles affichent un air d’ennui, somnolent ou regardent la télévision, tassées sur le petit sofa qu’elles ont installé à côté de la vitrine.
Un salaire de misère
La concurrence est féroce dans le milieu de la prostitution à Pékin.
Les filles les plus misérables travaillent dans les chantiers de construction. Elles ne manquent pas de boulot, mais comme les clients sont des migrants venus des régions pour bâtir le nouveau Pékin contre des salaires de misère, ils ont très peu d’argent pour payer les prostituées. Elles finissent par offrir leurs services pour un dollar ou deux. Dans les salons de coiffure, le tarif est plus élevé. Mais le temps est long à attendre les rares clients.
Selon Sandra Teresa Hyde, l’importante population migrante explique aussi le nombre incroyable de salons de coiffure et de prostituées. Selon elle, presque un tiers de toute la population chinoise est mobile. Faisant du coup des familles séparées et des hommes bien seuls.
Dans l’échelle de la prostitution chinoise, les pseudo-masseuses-coiffeuses se classent juste en haut des filles de chantier. Tout en haut, les prostituées des grands hôtels travaillent surtout pour les touristes étrangers, qui ont droit aux plus jolies.
Il y a aussi des bars de toutes sortes. Dans Sanlitun, le quartier des ambassades, un établissement est bien connu des étrangers établis à Pékin. L’endroit est couru: pas un seul tabouret de libre au bar. À l’extérieur, une longue file de taxis attend les clients et leurs escortes.
Chez Maggie, la clientèle est exclusivement occidentale. Des Chinoises de toutes les régions du pays y travaillent, surtout de Mongolie. Deux ou trois Russes détonnent, blondes et plus âgées que leurs consoeurs.
Les filles sont à leur compte. «Il n’y a pas de proxénète ici», explique un client agacé d’être questionné par la seule cliente de tout l’établissement.
Il ne pouvait pas fournir de renseignements sur les services offerts puisqu’il n’y avait jamais eu recours. C’est aussi le cas des autres clients, qui disaient tous fréquenter l’endroit «pour la première fois» ou «seulement pour prendre une petite bière».
Molle, la police du sexe
La prostitution est généralement tolérée en Chine, explique Lin Yinhe: «Il arrive que la police en arrête quelques-unes. Elles reçoivent une amende de 5000 yuans (un peu plus de 700$) ou elles vont en détention. Mais c’est plutôt rare. Il y en a tellement»
Lorsqu’il fait des offensives contre la prostitution, le gouvernement s’assure qu’elles sont très médiatisées. Depuis deux ans, il a mis en place des règlements plus sévères pour les karaokés, qui doivent désormais mieux surveiller leurs clients. Ces petites cabines servaient trop souvent à d’autres activités que la pratique des chansons populaires chinoises Il y a aussi eu des arrestations d’exploitants de sites internet douteux.
La police est toutefois allée trop loin l’année dernière, lorsqu’elle a demandé à une centaine de filles et à leurs clients de parader au centre d’une ville du Sud. Tous portaient un habit orange, et une foule a vite entouré ce désolant défilé. L’opération a certes été rapportée partout, mais elle a été largement condamnée par le public, qui y voyait un douloureux rappel des humiliations publiques de la révolution culturelle.
Li Yinhe prône plutôt une régularisation du commerce. Elle souhaite que les filles obtiennent un permis et aient accès à des examens médicaux. Selon la sociologue, les prostituées sont comme la politique en Chine. Les étrangers s’y intéressent beaucoup. «Mais ici, dans la rue, tout le monde s’en fout.»
http://www.cyberpresse.ca/article/20080226/CPMONDE/802230894/1014/CPMONDE
Tags: chine
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