
FRIBOURG. Le Grand Conseil a accepté hier deux motions demandant une loi, notamment afin d’améliorer les conditions sanitaires des travailleuses du sexe. Le phénomène prend de l’ampleur et inquiète les élus.Le canton de Fribourg est-il un paradis de la prostitution? Antoinette Badoud n’est pas loin de le penser. «Le phénomène a pris beaucoup d’ampleur ces dernières années, et malheureusement, il est peu surveillé. Beaucoup de prostituées travaillent dans l’illégalité, les salons de massage ne sont pas répertoriés… Il est impératif de fixer un cadre légal à cette problématique délicate», note-t-elle.
En mai dernier, convaincue de la nécessité d’agir, la députée radicale gruérienne a déposé une motion demandant l’élaboration d’une loi cantonale sur la prostitution. Elle a été imitée quelques jours plus tard par ses deux collègues socialistes Pierre Mauron et Xavier Ganioz, auteurs d’une démarche similaire.
Hier, le Grand Conseil a largement accepté cette double proposition. Mandat est donc confié à la Direction de la sécurité et de la justice (DSJ) de préparer un texte législatif qui, selon les vœux du Conseil d’Etat, devra «notamment viser à une amélioration des conditions de travail des personnes qui se prostituent, des conditions sanitaires dans lesquelles elles doivent exercer leur profession et de la protection sociale des plus démunies d’entre elles».
Entassées dans des chambres
Si le sujet préoccupait de longue date les trois députés, un élément a joué les déclencheurs. En avril 2007, après une descente de police, les habitants de la cité des Zaehringen, stupéfaits, découvraient l’horreur se cachant derrière les murs délabrés du café de la Grand-Fontaine, le temple interlope de la prostitution en pays fribourgeois. Après un incendie en 2005, le bâtiment avait été rafistolé dans l’illégalité la plus absolue, recelant des chambres insalubres où des prostituées étaient littéralement entassées. Une vingtaine de filles avaient été arrêtées à cette occasion, originaires d’Afrique et d’Amérique latine. La plupart d’entre elles étaient en situation irrégulière.
Tandis que police, autorité communale et préfecture se renvoyaient la question de la responsabilité, le monde politique s’emparait de l’affaire. «La loi doit protéger les femmes qui, pour la plupart, sont des victimes», relève Antoinette Badoud. Quant à Pierre Mauron, il veut «punir ceux qui profitent du système, et défendre les faibles».
Selon Laurent Eggertswyler, inspecteur à la Police cantonale de sûreté, le canton de Fribourg compte actuellement quelque 250 prostituées officiellement recensées. Un chiffre auquel il faut ajouter les illégales. En outre, on y dénombre de 40 à 50 salons de massage, lieux privilégiés pour ce type d’activité. Enfin, huit cabarets égaient les nuits fribourgeoises, pour 593 autorisations de séjour (permis L) à des «artistes» provenant d’Etats tiers, c’est-à-dire autres que ceux de l’Union européenne (chiffre de 2006). Ces danseuses, principalement originaires des pays de l’Est, font aussi souvent commerce de leurs charmes.
En Suisse romande, Fribourg est le dernier canton à se pencher sur la prostitution. Vaud et Neuchâtel ont déjà adopté une loi, le Jura devrait les suivre cet été. Genève possède un règlement, et le Valais, comme Vaud, a interdit les permis L. En Suisse alémanique en revanche, aucun texte législatif ne semble en vigueur dans ce domaine, selon Josette Moulet-Oberson, conseillère juridique à la DSJ. Laquelle admet que, jusqu’à présent, son canton s’est peu intéressé à cette problématique. «Notre première démarche sera de former un groupe de travail ad hoc pour définir des priorités», précise-t-elle.
Le canton veut procéder étape par étape
Désireux de légiférer, le Conseil d’Etat plaide pour une approche différenciée. «Les problèmes liés à l’exercice de la prostitution dans les lieux publics et dans la rue ne sont pas les mêmes que ceux qui découlent de son exercice dans les salons de massage et autres clubs privés», souligne le ministre Erwin Jutzet, patron de la DSJ. Le canton compte ainsi procéder par étapes. Dans cette optique, la première tâche du groupe de travail devrait être d’examiner la question des permis L. Faut-il continuer à délivrer ces autorisations de séjour très spécifiques ou au contraire y renoncer, à l’exemple de Vaud et du Valais? Fribourg devra trancher.
Autres missions qui devraient être de sa compétence: élaborer un registre officiel des salons de massage et définir des normes sanitaires pour l’exercice de la prostitution. «Attention à ne pas être trop rigide. Nous devons mettre en place un texte législatif suffisamment souple pour qu’il soit applicable», avertit Pierre Mauron.
Quoi qu’il en soit, la police est favorable à cette loi. «Cela nous permettra d’avoir une meilleure vue d’ensemble du phénomène de la prostitution, susceptible d’améliorer notre travail», estime Laurent Eggertswyler.
Prévention délaissée?
L’association Fri-santé, qui, à l’enseigne du programme Grisélidis Réal, soutient dans la rue les personnes actives dans le sexe tarifé, est plus nuancée. «Nous sommes partagés. Dans les cantons de Vaud et de Neuchâtel, où une loi a été mise en place, les femmes sont moins accessibles pour nous qu’auparavant. J’ai peur qu’on réglemente uniquement du point de vue sécuritaire, au détriment de la prévention, pourtant indispensable pour améliorer leur sort», indique Sandra Modica.
http://www.letemps.ch/template/regions.asp?page=7&article=225542
Tags: Suisse
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