“Un joli monde, romans de la prostitution» recense les p… de la littérature.
«Passionnément, nous y pensions/A la p… points de suspension/Qu’elle était bien, qu’elle était bien/La putain».
Comme Serge Reggiani dans cette chanson de Jean-Loup Dabadie, ils sont nombreux à y avoir pensé. Aux filles de joie, belles de jour, prostituées, filles publiques, courtisanes… Bref, aux putains. D’autres ont allègrement franchi le pas qui mène à la passe. Les plus timorés ne sont certainement pas les écrivains, qui pistent la muse aussi bien sur les trottoirs que dans les méandres de leur imagination.
Une symbolique infinie
Un joli monde, romans de la prostitution, qui vient de paraître dans la collection Bouquins, s’emploie à recenser quelques-uns de ces auteurs amateurs de bas-fonds et de boxons. Traquer le «client» par-delà les époques eût relevé de la gageure. Mireille Dottin-Orsini et Daniel Grojnowski ont donc circonscrit leur territoire d’exploration à l’alcôve temporelle 1875-1906.
Le métier a beau être le plus vieux du monde, il traverse durant cette période sa «grande époque». Ses Lumières en quelque sorte. Lesquelles sont rouges et fleurissent au hasard des ruelles. C’est pourtant la part d’ombre, essentielle, qui séduit alors le romancier. Il n’est plus seulement question de trousser la gueuse mais aussi de débusquer ce qu’elle recèle de coeur et d’esprit.
A leur manière, la grosse vingtaine d’écrivains réunis dans le livre fait oeuvre d’anthropologie sociale. Un travail auquel fait écho la longue préface des auteurs de l’ouvrage. Ces deux-là précisent d’entrée que «le thème littéraire de la prostituée n’a pas de contours précis, d’autant que le mot porte une symbolique qui varie à l’infini, allant de la déchéance à l’expiation et à la transfiguration».
Contrairement à l’amour selon Céline, cet infini-là n’est pas réservé aux seuls caniches. Les gens de lettres y trempent leur plume avec délectation. Maupassant, par exemple, qui dresse le tableau suivant: «Les filles, la jupe relevée, montrant leurs jambes, laissant entrevoir un bas blanc à la lueur terne de la lumière nocturne, attendaient dans l’ombre des portes, appelaient, ou bien passaient pressées, hardies, vous jetant à l’oreille deux mots obscurs et stupides». Les temps changent, mais les rituels demeurent.
Plaisir d’amour
Parfois, à l’instar de Charles-Louis Philippe, l’écrivain pousse plus loin l’observation: «Quand elle fut couchée sur le lit, Berthe, la fille publique mécanique et passive, goûta le mâle et sentit du plaisir à l’amour.» Ainsi donc, la chair n’est pas toujours triste. Elle reste même désirable dans les pires conditions, comme en témoigne ce passage de La boue du redoutable Léon Bloy: «C’était une chose à dépasser l’imagination, de voir ces créatures maquillées et vêtues de fange, s’accoupler, dans des coins fétides, avec d’impurs marcassins ruisselants de liquides noirs, jusque sous le nez tolérant des sous-officiers carapaçonnés eux-mêmes d’immondices.»
Voilà pour les échantillons. Joris-Karl Huysmans, Edmond de Goncourt, Emile Zola ou encore Octave Mirbeau en fournissent d’autres, teintés de tolérance et souvent même de compassion. Une souplesse de morale qui les distingue d’un Alexandre Parent-Duchâtelet, auteur de La prostitution à Paris au XIXe siècle. L’ouvrage, qui fait référence à l’époque, indique notamment que «la paresse peut être mise au premier rang des causes déterminantes de la prostitution./…/ La paresse, la nonchalance et la lâcheté des prostituées sont devenues pour ainsi dire proverbiales.»
A ces tristes proverbes, on préférera pour conclure ces quelques lignes de Marcel Schwob: «Elles sont sorties d’une impasse sombre pour donner un baiser de pitié sous la lampe allumée de la grande rue. En ce moment, elles étaient divines.»
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