Des prostituées bruxelloises se plaignent des caméras Un gang de policiers véreux tombe près de Madrid
dec 23

Quand je discute de prostitution avec toutes sortes de gens, je découvre que majoritairement, les gens estiment que la prostitution est une chose pas très jolie-jolie, assez pathétique, mais qu’après tout, ça existe, qu’on devrait laisser les prostituées tranquilles, qu’on n’a pas à les empêcher de faire ce qu’elles veulent faire, etc. C’est une sorte d’expression du « bon sens populaire » que la plupart des gens, homme ou femme, ont. La plupart des gens sont aussi sensibles au problème du proxénétisme, donnant une définition précise du proxénète ; « celui qui exploite et spolie la prostituée », ils sont aussi souvent sensible à la notion d’ « incitation à la débauche » et voudrait que la prostitution garde son caractère confidentiel et non incitatif. Il y a aussi quelques personnes qui disent que la prostitution c’est génial, qu’elles ont une place de choix dans l’histoire, qu’elles sont des régulateurs social, etc. Ils ne sont pas très nombreux mais ils existent. Puis il y a une minorité des personnes qui sont absolument outrés par la prostitution, qui estiment qu’il faut tout faire pour faire disparaître ce phénomène, que ça devrait être interdit, etc. Ces personnes estiment qu’il faudrait pénaliser les clients, ou alors les prostituées, ou alors les deux. Ces personnes, très remontées contre la prostitution, sont assez rares dans la population, ce sont souvent des gens qui ont été troublés par des films comme « Moi Christiane F., 13 ans, droguée prostituée » ou « la dérobade », ou alors des gens très intéressés par le féminisme et la pensée communiste, sur les thème de la domination de classe et de genre, ou alors des personnes très concernés par la morale sexuelle, ou alors des gens qui ont un jour ou l’autre lu un de ces récit terrifiant sur l’exploitation dans le milieu en pensant que c’était une généralité. Ces personnes, qui représentent une petite part de la population, se définissent comme « abolitionnistes ». Ce sont eux qui font le plus de bruit, ce sont leurs idées, minoritaires et peu partagées par la population, qui sont prises en compte par l’ État, qui depuis des décennies, influencent la législation.

Ces « abolitionnistes », terme novlangue permettant aux anti-prostitution de se draper dans les mêmes habits que ceux qui se sont battu contre l’esclavage et les ségrégations raciales, sont en réalité des « prohibitionniste ». Ils veulent tout simplement prohiber la prostitution préconisant une prohibition de la demande. En clair, leur nouvelle lubie, c’est d’interdire aux gens de fréquenter des prostituées.

Au point où on en est aujourd’hui, on ne pouvait pas aller plus loin dans la pénalisation de l’offre. Il est devenu techniquement impossible aux prostituées d’exercer leur travail en restant dans le cadre de la loi, ne serait ce parce que toutes forme de racolage est maintenant interdite. On ne peut pas non plus aller au delà que ce qui est fait actuellement dans l’interdiction du proxénétisme, selon la jurisprudence, même une personne qui aide gratuitement une prostituée est considéré comme un proxénète. Le coup de grâce a été ensuite l’application stricte de la « tolérance zéro ». La seule marge de manoeuvre qui existe encore pour monter d’un cran dans l’interdiction de la prostitution est donc la pénalisation du client. On y vient lentement mais sûrement, et déjà, les amendes commencent à pleuvoir sur les clients qui eux aussi, sont accusés de racolage quand ils sollicitent les services d’une prostituée.

Quand on s’ intéresse au phénomène de la prostitution, on est vite amené à se demander comment, dans un pays démocratique, une idée minoritaire, un paradigme marginal, a pu prendre le dessus et s’imposer aussi radicalement au niveau de l’ État.

Les anti-prostitutions bénéficient de la puissance des relais qui portent leur idée minoritaire. La thèse anti-prostitution est portée par toutes sortes de réseaux d’influence, alors que la thèse inverse de la légalisation est plutôt portée par des individus. Il y a une majorité d’individus légaliste, mais il y a une majorité d’organisations prohibitionnistes. Ainsi, les anti-prostitution ont avec eux les associations féministes installées, les groupements religieux, les associations anti-prostitution (qui sont bien plus puissantes que les associations de défense des prostituées), les milieux de gauche traditionnels (PS-PC), les organisation de défense des droits de l’homme, etc. Tous ces relais ont une grande influence sur les médias et sur l’ État, et ce sont eux qui sont consultés quand une décision ministérielle ou parlementaire doit être prise, eux qu’on entend le plus.

En comparaison, les réseaux d’influence défendant la thèse de la légalisation ont un poids marginal. Les féministes favorables représentent un courant encore trop récent pour avoir l’influence des féministes traditionnelles, aucun soutien venant de groupes religieux non plus, les associations de défense des droits de l’homme sont souvent coincés dans des postures de principe qui leur fait refuser la légitimité de la prostitution, les milieux de gauche favorable à la légalisation sont minoritaire et soumis à des débats idéologiques leur interdisant d’avoir une position claire, les courants politiques favorables ont un poids très faible et sont considérés comme extrémistes (ultra-libéraux, libertaires, anarchistes, voir réactionnaire et traditionaliste). Tout cela n’aide pas.

Nous retrouvons là un phénomène assez caractéristique de la France, où la prise en compte de l’avis populaire est toujours problématique, signe de « populisme », l’ État, d’une façon habituelle, n’ y accorde pas beaucoup d’importance, plus préoccupé par les groupes de pression. Le divorce population/Etat qu’ont détecté de nombreux analystes depuis deux ou trois décennies vient très certainement de là. Il y a un cas typique, avec la prostitution, d’un rapport de force que l’ État résout en donnant satisfaction aux réseaux d’influence dominants, qui sont des groupes de pression dotés d’un certain pouvoir. Les anti-prostitution peuvent gêner l’ État, le critiquer, lui mettre des bâtons dans les roues, organiser des campagnes de presse pour le soutenir ou pas, mobiliser des partis politiques, etc. Alors qu’un sondage défavorable pour l’ État sur le thème de la prostitution n’est pas gênant et personne ne descendra dans la rue (exceptée une poignée de prostituées courageuses) pour défendre la légalisation.

L’autre raison qui explique que le thème de la prohibition a plus d’influence que le thème de la légalisation est liée à la nature pratique de la prohibition. C’est plus facile d’avoir une position qui condamne la prostitution, qu’avoir une position qui l’accepte. La prohibition est une solution claire, qui permet de maintenir le sujet dans le domaine de la sécurité, et à partir du moment où on a les forces de l’ordre suffisantes, les système de surveillance qu’il faut, alors cela ne pose pas de problème. C’est plus facile pour l’ État de s’occuper de la prostitution de cette manière, alors qu’avec la légalisation, la prostitution devient, outre une question de sécurité, aussi une question sociale, plus subtile à gérer, une question économique, et une question de droit, avec tout un cortège de lois définissant le secteur, bien plus compliqué que les quelques ligne du code pénal expliquant qu’à peu près tout est interdit en matière de sexe tarifé. L’ État, sur ce sujet, a choisi la position la plus confortable, soutenu par les groupes de pression les plus influents.

L’autre aspect pratique lié à la prohibition est le confort intellectuel, le « politiquement correct » qu’implique cette posture. Il est bien plus simple de fournir un discours anti-prostitution, qui est compréhensible en deux ou trois phrase, qui est en phase avec la morale (morale judeo-chretienne, féminisme traditionnel, morale sexuelle, droit de l’homme, relation homme-femme, etc), alors que la position légaliste repose surtout sur le pragmatisme et le réel, beaucoup plus complexe, beaucoup plus rude, moins moraliste, moins portée par les idéologies.

Par exemple, dans un débat entre un anti-prostitution et un légaliste, il sera assez aisé, pour le premier, de faire passer l’idée qu’il se préoccupe des malheurs des autres, qu’il se bat contre le mal, qu’il est un défenseur des femmes, qu’il résiste contre l’exploitation de l’homme par l’homme, que le corps n’est pas une marchandise, qu’il se préoccupe du sentiment amoureux, qu’il est à l’aise dans sa sexualité, etc. Il se donne le beau rôle, si sa démonstration ne tient pas la route il peut arguer que ses intentions sont louable. En même temps, il peut attaquer facilement le partisan de la légalisation, qui accepte que les individus soient considérés comme de la marchandise, qui est indifférent au sort de ces femmes opprimé par la société patriarcale, qui doit avoir un problème sexuel pour oser défendre la prostitution comme activité légitime, qui n’a pas d’empathie et pas de coeur, qui doit avoir des accointances avec le milieu, qui baisse les bras en choisissant le « laisser faire », qui veut que les autres se prostituent mais pas ses enfants, qui est égoïste, etc. Le prohibitionniste en arrive assez rapidement à toutes sortes de jugement personnels et use abondamment de la démagogie.

L’aspect pratique du discours des anti-prostitution est dû à son simplisme moralisateur et à la simplicité des solutions proposées, la prohibition, est à mettre en parallèle avec la plus grande complexité du discours légaliste, moins pratique à formuler et à faire entendre. Dans ce discours, tout n’est pas noir ou blanc, on peut être amené à proposer des solutions plus subtiles que la simple interdiction et plus longues à expliquer, on peut être paradoxalement opposé moralement aux pratiques de la prostitution (le fait de se prostituer, le fait d’aller voir des prostituées, le fait de travailler dans l’industrie du sexe, etc.), tout en étant pour que les gens aient le droit de le faire et qu’ils aient une meilleur condition. On est amené à dissocier les choses (par exemple que toutes les prostituées ne sont pas des victimes, tous les clients ne sont pas des sales types et tous les proxénètes ne sont pas des exploiteurs) et non multiplier les amalgames et les généralités, etc.

Ainsi, l’idée légaliste multiplie les handicapes, contrairement à l’idée prohibitionnistes. Elle n’a ni les puissants groupes de pression avec elle qui pourrait relayer son message et influencer l’ État, ni la bienveillance de l’ État pour qui la légalisation est plus compliqué à gérer que la prohibition, ni le soutiens de la morale et des idéologies, ni un discours simple, démagogique et passe partout à proposer aux médias, ni le confort intellectuel pour elle. Cette idée de la légalisation n’a qu’un soutien populaire et celui des prostituées, des références parmi les pays qui réglementent la prostitution, comme en Allemagne, Belgique, Suisse, Autriche, etc. et surtout, le contre exemple de la situation actuelle en France, catastrophique pour la condition des prostituées. Cette idée de la légalisation est défavorisée par le système mais soutenue par le réel. C’est un cas d’école tout à fait révélateur sur le fonctionnement du pouvoir en France, où une idée soutenue par un système politique, médiatique et idéologique domine une idée soutenue par la société.

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