Il y a dix ans encore, à Paris, pour trouver une prostituée on avait l’embarras du choix. Il y avait des coins putes un peu partout dans la capitale, dans les quartier riches, dans les quartiers pauvres, dans les quartier touristiques, dans les quartiers déserts, etc. Un véritable saupoudrage qui, pour employer les mots des politique, était une application claire de la mixité sociale, tout le contraire de l’esprit de ghetto d’aujourd’hui. Ainsi, encore vers l’an 2000, on trouvait des filles à Saint Lazare, à Opéra, place Clichy, Pigalle, avenue Foch, place Dauphine, sur les boulevards des maréchaux, à Vincenne, Place de la Nation, etc., parfois en se baladant on découvrait un nouveau coin par hasard, « tiens, elles sont ici aussi ! », et bien sûr au Bois de Boulogne et rue Saint-Denis.
Aujourd’hui, on ne trouve des filles que dans les quartiers les plus populaires de Paris, porte Saint Denis, porte de la Chapelle ou Belleville, et dans les forêts de banlieue. Bienvenue aux ghettos, avec sa prostitution spécialisée par ethnie. Ghettos conçu, comme il se doit, dans les zones les moins reluisantes. Au moyen age dans les zones marécageuses, aujourd’hui dans les Zones Urbaines Prioritaire.
Les prostituées, on ne les voit plus. Disparues. Pourtant moi je les aimais bien, les coins putes de Paris. Je trouvais qu’il y avait quelque chose de rassurant de se dire qu’elles étaient là, elles me rappelaient qu’on était vivant, que la vie justement c’était ces femmes, et ces hommes qui tournent autour, spectacle à la foi gai et pathétique nous rappelant notre imparfaite condition humaine.
Paris est une ville sans chat de gouttière, les commerçants sont des franchisés, les artisans des prestataires de service affiliés, les quartiers des zones touristiques, nous vivons dans un musée aseptisé. Depuis quand n’ai-je pas pensé « ça c’est Paris ! » en observant un truc cocasse ? Depuis quand au juste ? Ha si, il n’y a pas si longtemps d’ailleurs, dans une soirée mondaine au Crillon, rapport au Champagne et à l’ambiance vaguement décadente dans ce lieu plein de dorure. Là où Paris reste Paris, à y réfléchir, c’est uniquement dans les lieux destinés à l’élite. On se sent à Paris autour des Champs Elysées, moins autour de Bastille. Dans les boites de luxe, moins dans les bistro de monsieur tout le monde. L’élite sociale transforme tout, sauf son propre monde. C’est ce qu’on nomme le progressisme à la Française.
Et si ce n’était que la mutation de l’âme française, mais tel n’est pas le cas, c’est purement sa disparition, un allez simple vers l’absolue neutralité, un nivellement global, où les villages deviennent comme des décors de Disney, où les zones urbaines se clonent entre elles, où la campagne accueille une succession de hangars en tôle du même modèle et des champs dessinés par technocrates de Bruxelle, puis des villages complètement morts, ou complètement pavillonnaires, ou alors comme des zone de loisir, avec rue pavées « à l’ancienne », volets peint en bleu par arrêté préfectoral, bégonia un peu partout, sentier pédestres balisés, ponctués de mise en garde et de zone pique-nique avec table en bois. L’esthétique des autoroutes, l’ordre absolu dans un no man’s land rectiligne qui traverse l’espace en dépit du relief, toit en chaume Campanille, spécialité régionale sous cellophane dans la station Totale.
Tout devient en toc, tout est du chiqué, tout est faux. La recherche d’authenticité devient une spécialité touristique. Maintenant, il nous faut des guide pour savoir où se logent les choses vraies, c’est à dire, les choses crées par la nature ou un esprit humain, et non par un système (politique, marketing, scientifique, etc.). Et nous regrettons cette déshumanisation et cette déconnections avec la nature, pourtant nous savons d’où ça vient. Je n’ai plus aucune influence sur mon environnement. Ça m’a été confisqué. Mon travail me met au service d’un système économique et marketing, ce que je fais ne me ressemble pas. Je ne suis ni artisan, ni artiste, ni cuisinier, ni créatif, ni rien, juste un exécutant, je fais ce qu’on me demande de faire, et ce n’est même pas un humain qui a décidé de ce que je devrais faire, ce qu’on me demande de faire est né d’études de marché, d’études scientifiques, de tendance de la demande, de volonté gouvernementale, de normes industrielles, de recommandations de l’ OMC, etc.
Cela fait des lustres qu’on ne se préoccupe plus de savoir ce que les gens veulent faire. C’est devenu hors sujet. Sauf quand on parle des prostituées. D’un coup, on décrète qu’au font, elles ne veulent pas faire ça. C’est pourtant un des derniers job où l’individu, la prostituée, a le contrôle sur ce qu’elle produit. Le cuisinier de chez Mac Do n’est en rien impliqué dans la satisfaction des clients (il le sait malgré la propagande interne et les campagnes de recrutement qui lui répètent qu’il est l’âme de Mac Do), la prostituée, si. Elle a une incidence directe, individuelle, sur le monde. Elle est une des dernières à avoir ce pouvoir là d’être incontestablement la véritable créatrice de ce qu’elle vend. C’est un pouvoir immense qu’aujourd’hui, seuls quelques créatifs ont.
Cette nature est insupportable alors on s’ingénie à retirer ce pouvoir là à ces individus là. Ça serait tellement mieux si elles s’arrêtaient, qu’elles cessent enfin d’influer aussi directement sur les gens, de les pervertir. Même leur simple présence est décrite comme un trouble. Il y a toujours quelqu’un à la mairie pour le signaler : « les enfants croisent des prostituées en allant à l’école ! ». Elles ont le pouvoir d’agir sur le monde, rien que par leur présence. Elles seraient tellement mieux à faire ce qu’on leur demande de faire dans une entreprise, encadrées de près, déchues de toute influence. Dans ce monde pyramidale, combien d’entre nous influent la société, ne serait ce qu’en fabriquant un produit à leur façon pour le distribuer ? 1% d’entre nous ? Moins ?
La prostituée n’est pas un personnage anodin. C’est pas un travailleur lambda. Sur elle on écrit des livre, elles ont changé des vies, elles ont été peintes par les plus grands, certaines dépucellent des hommes, entrant au panthéon des quelques femmes les plus importantes de leur vie, certaines ont gravé à vie leur image dans des centaines d’esprits, elles ont sauvé des vie délabrées ou ont poussé au suicide, elles ont sauvé des couples et fixé des amitiés… On ne parle pas du boulanger du coin, du serveur de bar ou du peintre en bâtiment. On parle de l’un des quelque personnages clés de l’humanité, au côté de l’artiste, du guerrier, de l’aventurier, de l’inventeur, de l’entrepreneur, du cueilleur-chasseur, du nomade et de quelques autres. Ceux qui influencent vraiment le monde, ceux qui peuvent éventuellement prétendre au siège de monarque. Elle appartient à ce petit noyau d’hommes et de femmes absolument marquants, d’où à peu près tout découle, l’essence de la civilisation.
La prostituée est ainsi une concurrente, involontaire, de ceux qui prétendent modeler le monde à leur image. Une tache sur le tableau, un élément perturbateur, pour la raison que tout élément qui ne leur est pas directement utile est une anomalie, et que tout élément qui peut mettre sa touche à la conduite du monde est un adversaire. La prostituée ne travaillera pas pour eux, manque à gagner, eux n’ont pas besoin d’elles, elles ont une force d’influence majeure que l’intimité rend incontrôlable… L’équation est simple : Warning !
D’où cette volonté de faire disparaître la prostitution, chose que tout individu doté de bon sens sait vaine, mais prétexte pour exercer le contrôle sur elles. Non pas un contrôle de base, lié à la nécessité de maintenir l’ordre dans l’intérêt de tous, mais un contrôle top niveau, pas très loin dans les échelons du contrôle carcéral. On en est rendu au point de leur indiquer comment s’y prendre avec le client, c’est à dire avec la bouche dans une voiture ou à quatre patte dans un buisson, parce que cela devient la seule façon technique de s’y prendre. La prostituée alors passe du stade d’ aristocrate à celui d’esclave. Et ainsi va le monde.
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