On peut s’interroger sur la validité d’une “enquête” réalisée par des militants anti-prostitution (autant qu’une faite par des militants pro-prostitution). Parlons plutôt d’un “essai” pour qualifier ce livre et ce documentaire. On avait déja l’exemple d’ Amely-James Koh Bela, citée dans cet article, qui sous couvert d’une étude sociologique sur la prostitution africaine, en profitait simplement pour évoquer sa vision des rapport nord-sud, sans aucune dose d’objectivité ou de rigueur journalistique. . A titre d’exemple, cette dame affirmait que les enfants qui allaient en Europe étaient pour une partie transformé en domestique, pour l’autre partie en esclave sexuel. Elle s’étendait longuement sur les rituels de magie noir dont étaient victime les enfants africains qui vont en Europe… Cette “intellectuelle” a hélas beaucoup d’influence, ses allégations délirantes la plaçant en tête de Google quand on cherche des informations sur la prostitution, et on a constaté recement que ses idées ont influencé le président du Tchad au moment de l’affaire de “l’arche de Zoé”, qui à son tour, s’est mis à accuser les Français de se procurer des enfants dans son pays pour alimenter les réseaux de pédophilie européens… Les auteurs de ce livre et de ce film ont travaillé étroitement avec Amely-James Koh Bela…
Dans son premier livre, « Les filières africaines de la prostitution. Mémoires d’une enquête » (Éditions Ccinia Communication), le journaliste et réalisateur Olivier Enogo revient sur les cinq années d’investigation effectuées pour réaliser son documentaire éponyme diffusé en 2005. Il montre les réalités d’un commerce méconnu, sordide, insidieux et brutal.
Sauf à vivre coupé du monde, impossible de ne pas être au courant de l’existence de ces silhouettes féminines qui s’alignent toutes les nuits le long des chaussées bitumées des grandes agglomérations, avec pour objectif une expéditive consommation charnelle moyennant finance. De ces jeunes filles, on ne sait finalement que peu de chose. Le décor du livre Les filières africaines de la prostitution. Mémoires d’une enquête (éditions Ccinia Communication) est posé.
Dès la première ligne, le ton est donné avec la préface de Me Danielle Babin Kololo, avocate et présidente de Volte-Face, association fortement engagée dans la sensibilisation contre la prostitution. De suite, une seconde voie est ouverte. L’histoire d’Adèle, cette jeune femme ivoirienne en quête du Graal, qui semblait un peu banale de prime abord, se mue en cauchemar, poignardée en plein Paris par son proxénète. Sa maman retrouvée quelques temps après grâce à des appels lancés sur les ondes de RFI, dira : « Dans son malheur, ma fille a eu la chance de vous croiser ; je ne veux pas un film sur elle, faites-le pour toutes les autres. » Faire vivre le symbole Adèle en mémoire de toutes les prostituées sans-papiers assassinées dont on entendra jamais parler…
Puis le livre enchaîne les témoignages sous forme de dépositions récoltées. Claire Quidet, Rapporteuse à l’Onu sur la prostitution infantile parle de cercle vicieux : « On veut absolument protéger les victimes de trafic, mais on ne veut certainement pas que parce qu’on donnerait un statut aux victimes du trafic, qu’il y ait encore plus d’afflux de personnes qui arrivent à la prostitution. » Ce en quoi Me Constant Roger Mbongo, avocat au barreau de Paris et défenseur de proxénètes ajoute : « On a beau critiquer le G7, les pays occidentaux, nous avons maintenant une mentalité qui est d’une médiocrité qu’il faut dire. » L’Afrique justement n’est pas en reste. Suzanne Mbomback, ministre camerounaise de la Promotion de la Femme et de ma Famille esquisse une réponse embarrassée « Nous voulons avoir un ministère de la Femme, nous sommes capables de représenter notre pays à tous les niveaux, capables d’aller parler des autres femmes, capables de porter au loin les efforts que le chef de l’Etat fait, de les rendre visibles sur la scène internationale. »
L’ouvrage est découpé en deux parties. La première relate ses 5 années d’enquête, les contacts qu’il a noué avec les prostituées, proxénètes, clients, policiers rencontrés. Comment il a été affecté, ainsi que ses proches par ce travail de longue haleine. L’envers du décor également, toutes les péripéties non filmées ou coupées au montage. Sous le ton de la confidence, en reprenant ses notes intimes, le journaliste d’investigation flagelle son récit, déconcerte les dialogues. Son obsession : déblayer les voies et les chemins menant à la prostitution, des gros réseaux calqués sur les modèles des filières de l’Est aux micros structures gérés par les « Mamas », ces femmes proxénètes. « Il y a des Mamas peut-être qui continuent, mais le boss là-haut, ça doit être un plus fort. Les Mamas, c’est de l’intendance. Elles peuvent jouer les stars. Elles ont de gros salaires. C’est pour cela qu’elles élèvent des villas en moins d’une semaine. Bien sûr, c’est l’arbre qui cache la forêt », précise Claude Boucher, présidente du Bus des Femmes, association de défense créée en 1990 à l’initiative d’anciennes prostituées. « Quand un père ou une mère dit à son enfant débrouillez-vous, vous pensez à quoi ? Débrouillez-vous, vous n’avez pas les moyens, vous pensez à quoi ? Comment allez-vous faire pour faire venir la richesse ? La prostitution a beaucoup de degrés », se défend un étudiant doctorant en Droit.
L’un des plus grands défis de la prochaine décennier
Sexe business, cybermarché du mariage, sortilèges décochés, zoophilie , laxisme politiques, connivences administratives… Comme un chien profondément éclopé par ses découvertes, l’auteur n’a jamais autant montré les crocs et aboyé contre ce qu’il qualifie de « nouvelle traite des Noirs ». Des révélations enrichies par Carole Bartoli du Réseau international de lutte contre la prostitution. « Un trafic vient également des pays lointains, d’Afrique, et là c’est lié aux conditions politiques, aux difficultés de contextes de guerre de ces enfants-là. Ça continue encore et là, ce qui est constaté, c’est une prostitution qui est cachée. » Olivier Enogo entend placarder ce combat qui s’annonce selon lui, comme l’un des plus grands défis de la prochaine décennie. « Les candidats à l’aventure, attirés par le mirage européen sont de plus en plus nombreux. Au lieu d’attiser la polémique inutile, pour ma part, je préfère dépenser mon énergie aux côtés de ceux qui tentent de mettre le feu à la poudrière de l’exploitation sexuelle des êtres humains. Je ne peux pas croire qu’il n’existe aucun moyen pour remédier aux drames qui peuvent survenir de l’émigration des “Blackettes”. » Une vérité déclinée en allitérations martelées dans les 150 pages du livre qui se lisent presque d’une traite. Un combat qui dépasse largement son ouvrage. Non seulement par la complexité de l’univers de la traite des Êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle, mais aussi à travers les liens que cette pandémie a créés entre victimes et bourreaux.
Illustration sur le terrain : « Je suis tombée enceinte à deux reprises. Monsieur XXXXX m’a avorté lui-même en me donnant des pilules et lorsque l’avortement commençait, il prenait une lampe torche, me demandait d’écarter les jambes et il finissait de m’avorter avec des piques de brochettes. » Extrait du Procès verbal d’une affaire contre X au motif de viol, séquestration et vol. L’objet de la plainte : victime d’un avortement et de proxénétisme. « Moi j’ai des cas où on prend des effets souillés de la personne, on la rase, et quand on a la jeune fille dans le service, quand on l’entend, elle dit : Mais moi je ne peux rien vous dire, vous ne savez pas ce que c’est le maraboutage, je risque de mourir et si je ne meurs pas, je vais devenir folle » intercale le Commissaire divisionnaire J. M. Colombani, de la Direction de la police nationale française. « Au niveau de l’Union Européenne, ils commencent à trouver des termes Trafic des Êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle. C’est de la prostitution, point barre. Qu’on arrête de nous entourlouper ! » conclut Amely-James Koh Bela, présidente de l’association de lutte et de sensibilisation, Mayina.
Avec sa plume, le néo-écrivain ne prend aucun risque, mais déploie avec une grande facilité son style précis. Sous le brillant des reparties, malgré les commentaires acides des antagonistes, on découvrira entre les lignes la fêlure de l’auteur : « Les filières africaines de la prostitution resteront pour moi une enquête qui ne ressemble à aucune de celles que j’ai connues par le passé. Elle me pourchasse jusqu’à ce jour, harcelant la vie des miens. Je souhaite donc que ce livre, tout comme le film, soit un contrepoison pour susciter non pas de la compassion, mais l’éveil des consciences sur un fléau qui gangrène l’avenir de plusieurs générations. » L’enquête avait donné lieu à un documentaire, diffusé depuis sur Planète notamment et dans plusieurs festivals, dont la retranscription fait figure de seconde partie du livre. Au fond, sous couvert de confidences, Olivier Enogo installe le lecteur dans sa propre conscience avec la projection de toutes ses pensées tout au long de ses investigations. La séance vaut le détour, une expérience littéraire qui se révèle passionnante à condition d’être prêt à affronter des univers quasiment insoupçonnables mais bien réels.
novembre 10th, 2007 at 6:46 am
Journaliste auteur du film et du livre, je vous remercie préalablement pour la gentillesse de faire état de l’existence de ces projets. Lorsque vous lirez le livre -réellement- ou lorsque vous aurez l’occasion de voir le documentaire, vous vous rendrez compte par vous même qu’il ne s’agit en aucune manière d’une remise en cause d’un choix individuel d’exercer une profession, aussi décriée par les uns, soit-elle ou nécessaire, pour les autres. Il s’agit d’une observation objective sur une filière précise, celle de l’Afrique où de nombreuses personnes n’ayant pas votre recul ou votre expérience de la vie et réalité en Occident se retrouvent confrontées. Libres à elle de poursuivre ou non cette voie, le projet montre une certaine réalité, sans tout autant généraliser. Point barre. C’est un travail de journaliste et non d’un militant associatif. Je ne peux cependant rester insensible ayant été confronté à certaines réalités lors de nos enquêtes, des réalités bien loin du quotidien des personnes acceptant volontairement de se prostituer.