Perdue au coeur d’une zone industrielle à quelques kilomètres au sud de Valence, une bâtisse aux allures de château en carton-pâte arbore une enseigne sur laquelle on peut lire : «El Romani». A l’intérieur, seuls quelques néons rouges permettent de distinguer les corps plongés dans l’obscurité. Sur la scène, une femme se déhanche tout en s’effeuillant lascivement.
Il est 20 heures. Ils ne sont encore qu’une vingtaine d’hommes à jouer les voyeurs, des costume-cravate accoudés au bar, entourés de femmes voluptueuses sur lesquelles ils font courir leurs mains distraites. Elles sont plus d’une centaine, Roumaines, Brésiliennes ou Colombiennes. String noir et soutien-gorge plongeant, minishort à paillettes et bot tes compensées, elles ondulent autour du comptoir. De temps à autre, l’une d’elles quitte le bar accompagnée d’un client en direction d’une des 55 chambres à la décoration de rigueur, colonnes doriques, peau de léopard jetée sur le lit, Jacuzzi et miroir au plafond. «Ce qui se passe à l’intérieur, cela ne me regarde pas, se défend Pablo Mayo,pro priétaire du lieu. Les filles paient 50 euros la chambre pour la nuit. Ce qu’elles gagnent ensuite, c’est pour elles.»
Vêtu de blanc des pieds à la tête, chemise et pantalon en lin, une imposante chevalière en or à la main, des sourcils épais et une barbe grisonnante soignée, Pablo Mayo est l’un des bonnets de la «prostitution visible» en Espagne. A 56 ans, il préside l’Association nationale des Patrons de Maisons closes, l’Anela. L’homme dit être entré dans le monde de la nuit par goût du «risque». Et de l’argent. «Je savais que cette activité en générait beaucoup.» Selon les chiffres officiels, la prostitution en Espagne rapporte 18 milliards d’euros par an. Environ 350 000 prostituées exerceraient le plus vieux métier du monde dans la rue, dans des appartements privés ou dans les quelque 3 000 bordels, les prostïbulos. Autant que l’Allemagne, qui compte le double de population.
En Espagne, la législation est loin d’être aussi claire qu’outre-Rhin. Depuis la réforme du Code pénal de 1995, la prostitution y est à nouveau tolérée, à condition qu’elle soit «exercée sans contrainte». Dans les faits, en deçà des Pyrénées les prostituées n’ont pas de contrat de travail, ne paient pas d’impôts et n’ont pas droit à la sécurité sociale. Terrible hypocrisie : elles n’existent pas socialement. Une armée de fantômes. Les «maquereaux» se sont engouffrés dans ce flou juridique. La loi leur interdit de «gagner de l’argent en exploitant la prostitution à ‘autrui» ?
Officiellement, ils ne sont que des gérants de night-clubs, de braves limonadiers qui ferment les yeux sur les galipettes dans les alcôves. Conséquence : les eros centers version ibère se multiplient comme des petits pains à Madrid, à Barcelone, à Valence, à Séville… «Pourquoi devrions-nous nous cacher ? fanfaronne Pablo Mayo. La prostitution est une oeuvre de bien-être social. Un million d’Espagnols y ont recours tous les jours.» Leur modèle : l’Allemagne.
Mais voilà, les descentes de police ne sont pas rares dans les clubs. Même les plus chics. Les clients comme les filles s’en effraient et le business s’en ressent. Les patrons d’établissement «sélect» décident donc de s’unir pour défendre leur «cause». En 2001, sous l’impulsion de l’avocat José Luis Roberto, président du parti d’extrême droite Espana 2000, ils fondent l’Anela et élisent à leur tête Pablo Mayo. L’association doit servir d’interface avec les médias, rafraîchir l’image sordide des hôtels de passe et oeuvrer auprès des élus pour la régularisation de la prostitution. Une centaine de membres en font partie. Tous «prêts à payer plus d’impôts en échange de la tranquillité», insiste Pablo Mayo. L’Anela exerce un véritable lobbying en direction des différents Parlements autonomes. Elle cherche aussi à devenir un label, censé garantir des normes d’hygiène et le respect des lois. «Tous les quinze jours, un médecin passe dans les clubs afin de faire des analyses aux filles. Aux adhérents, on demande trois choses ‘.pas de mineures, pas de femmes prostituées contre leur gré et pas de trafic de drogue», ajoute le président. Pour ne pas risquer d’être taxés de proxénètes, les entrepreneurs remettent à chaque prostituée une clé et un contrat de location de chambre. Leur credo : nous ne sommes que de simples hôteliers. «Nous ne pouvons pas dire qu’ils exploitent les prostituées», confirme-t-on au ministère de l’Intérieur, où l’on se contente de verbaliser ces clubs pour des infractions aux droits des travailleurs.OAS_AD(’Middle3′);
L’Anela se défend d’avoir quoi que ce soit en commun avec les nombreux réseaux de prostitution forcée organisés dans le pays par les mafias russe ou albanaise. L’un de ses membres a cependant été condamné pour la présence d’une prostituée mineure dans son local. Et, selon une récente enquête, des têtes pensantes d’Anela projet tent de créer un grand bordel à Buenos Aires qui servirait de vivier pour les puti-clubs espagnols. Le syndicat dit vouloir remédier au manque de «main-d’oeuvre» dont souffre le secteur : en Espagne, 95% des prostituées sont étrangères, la majorité en situation irrégulière.
En 2002, Pablo Mayo n’avait pas hésité à demander au ministère du Travail un quota de 277 permis de travail pour prostituées étrangères, «afin d’éviter que le marché ne soit dominé par les mafias de l’immigration clandestine». De quoi susciter les foudres des associations abolitionnistes. «Les entrepreneurs du sexe exploitent les femmes en toute impunité et se présentent à la télévision, en costume-cravate, presque comme des sauveurs», avait dénoncé à l’époque Asuncion Miura, directrice générale de l’égalité des chances à la mairie de Madrid. «Pour moi, ce sont de vrais proxénètes, aucune femme ne choisit l’exercice de la prostitution», s’insurge une responsable de l’Association pour la Réinsertion des Femmes prostituées, l’Apramp. «D’ailleurs, ils nous interdisent l’accès à leurs clubs sous prétexte que nous offrons des préservatifs aux filles, alors qu’eux les leur font payer.»
Dans la salle de «pause» du club El Romani, quand les filles parlent de leur «logeur», elles disent «le patron». Agées de 20 ans à peine, toutes sont roumaines. Leurs parents, leurs frères les croient serveuses. Chaque mois, elles leur envoient l’argent qu’elles gagnent en vendant leur corps. Elles se sont fixé une date limite : un, deux ou trois ans, le temps d’économiser assez pour monter un commerce dans leur pays d’origine. «C’est une vie de merde…», avoue l’une d’elles, qui dénonce la drogue, refuge de bon nombre de prostituées. D’autres parlent de leur vulnérabilité. «Quand un homme en veut plus ou que ça se passe mal et que l’on appelle à l’aide, c’est le client que le patron défend. Toujours.»
Le Nouvel Observateur, 27 septembre 2007
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