En légalisant la danse contact, la Cour suprême du Canada a-t-elle ouvert la voie aux bordels? Prostitution et déhanchements lascifs sont aujourd’hui indissociables dans bien des bars du Québec. À tel point que les fameuses danses à 10$ sont devenues rares. Pour moins de 20$, presque personne ne danse. Et c’est sans compter les extras, pour des services sexuels autrement plus osés.
«Non, il n’y a pas de danses le jour», lance la barmaid en montrant la scène déserte d’un bar d’effeuilleuses de Saint-Eustache.
Un vendredi comme un autre au Figaro, en début d’après-midi. Trois danseuses s’occupent des quelques clients de passage, le temps d’une bière ou deux, mais surtout d’une visite dans les isoloirs cordés à l’arrière. Parce qu’à l’exception des cabines, il n’y a pas grand-chose à faire.
Sortie de l’une d’elles au bras d’un client, Mona revient au bar. Vêtue d’un costume blanc moulant, l’effeuilleuse de 37 ans raconte qu’elle travaille aussi comme infirmière dans un hôpital de Montréal. Elle dit arrondir ses fins de mois avec son emploi de «danseuse». Un deuxième travail très payant, avoue-t-elle. Après avoir causé durant une quinzaine de minutes, Mona propose d’aller faire un tour dans un des isoloirs. «On pourrait se coller un peu», dit-elle.
Une fois dans l’isoloir, Mona recouvre l’entrée d’un drap noir. Les seins nus, elle commence à se déhancher. Interrogée au sujet des prix, la danseuse répond «ça dépend» avant d’en sortir tout un éventail. Masturbation: 60$. Fellation: 100$. Relation complète: 160$… La pancarte géante qui trône au-dessus des isoloirs et sur laquelle on peut lire «danse contact straight 10$» semble purement décorative. Et ceux qui n’en demandent pas plus auront droit au visage dépité de leur hôtesse.
En cours de séance, le téléphone de Mona sonne. Elle regarde qui a appelé, et reprend sa danse. À la fin de la chanson, elle se rhabille machinalement. En sortant de l’isoloir, elle exige 2$ additionnels «pour le portier» et s’engouffre dans les toilettes sans dire un mot.
Un autre client du bar raconte qu’il s’est lui aussi fait proposer des extras. Après l’avoir entraîné dans l’isoloir, Vanessa, pulpeuse blonde d’une vingtaine d’années, débite la même carte de tarifs à 20$, 60$, 100$… «Mais on peut aller plus loin, aussi. Ça te tente-tu?»
Devant le refus du client d’aller au-delà d’une danse, Vanessa insiste. «Y’a rien là. Tu le fais juste une fois. Y’en a qui le font tout le temps.» Avant de sortir, l’effeuilleuse prend soin de se rhabiller «au cas où il y aurait un double dans le bar».
Le Sexpert
Contrairement au Figaro, les danseuses sont nombreuses au Sexpert, aménagé dans un sous-sol d’un boulevard commercial à Fabreville. Une quinzaine de clients sont sur place en milieu d’après-midi, assis au bar ou derrière les appareils de loterie vidéo.
Là non plus, on ne se bouscule pas sur la scène.
Vêtue d’un string et d’un décolleté plongeant, Sophie dit avoir 40 ans et travailler au même endroit depuis deux ans. L’isoloir où sont invités les clients se résume à quatre murets, un tabouret et une banquette en cuir un peu trouée. «Je suis une bécoteuse», confie-t-elle sitôt le rideau tiré. Sans parler d’argent, la Montréalaise se met à se déhancher. À la fin de la chanson, elle propose de continuer pour 20$. Lorsqu’on l’interroge sur les autres services, ses yeux s’illuminent. «Ah, c’est ce que j’attendais!» lance-t-elle, avant d’énumérer les mêmes tarifs qu’au Figaro.
Les parois peu élevées de l’isoloir ne l’effraient pas. «Le soir c’est différent, c’est straight, dit l’effeuilleuse. Mais là, il n’y a que le videur qui passe ici. Et le videur ne dira rien.»
Ce qui est légal et ce qui ne l’est pas
Au début des années 1990, le bar-salon Jean-Pierre, à Joliette, est accusé d’avoir tenu une maison de débauche. Les clients pouvaient, dans un isoloir, toucher les seins, les fesses et les cuisses des danseuses.
> La tenancière, Thérèse Blais-Pelletier, est acquittée en Cour du Québec puis en Cour supérieure, mais déboutée en Cour d’appel.
> Revirement le 13 décembre 1999: la Cour suprême statue, à 3 contre 2, qu’il ne s’agit pas là de gestes indécents. Lorsque les attouchements se limitent aux fesses et aux seins des danseuses, dit-elle, on n’outrepasse pas le seuil de tolérance de la société canadienne.
> Deux ans plus tôt, dans une autre cause concernant la danse contact, la même Cour avait jugé que la société canadienne ne pouvait par contre tolérer «les contacts d’organes génitaux entre danseuses et clients».
> Ce qui apparaît acceptable évolue d’une époque à l’autre. Si des avocats convainquaient un jour les tribunaux que les Canadiens sont prêts à tolérer des gestes plus osés, ces gestes pourraient éventuellement être légalisés.
«Suggestions» en ligne
Pas besoin d’une enquête exhaustive pour obtenir des informations sur la prostitution dans les bars de danseuses. Les internautes qui fréquentent le site Internet http://merb.ca/vbulletin s’y échangent des informations sur les établissements, les filles, leurs «spécialités» et leurs tarifs.
Source : La Presse
Deniers commentaires