
ELLE. Après un viol, vous vous prostituez, et vous écrivez que cela a servi à votre reconstruction.
V.D. Enfin, ça a surtout été utile pour renflouer mes comptes ! Des choses très diverses m’ont servi à accepter que « ça » m’était arrivé. La prostitution a été une des étapes. On peut dire ça comme ça : chaque billet de banque me dédommageait. Pourtant, la prostitution n’est pas un viol tarifé, aucun rapport. Ma valeur marchande était devenue bien supérieure à celle que j’avais quand j’étais salariée. Je pouvais me prostituer cinquante fois à la suite, cela n’enlevait rien à mon prix. Au contraire, plus on se prostitue, plus on devient pro, et plus on prend de la valeur et l’on est recherchée. C’était une façon de renouer avec la féminité et la séduction de pétasse dont je parlais au départ. Avec la sensation d’avoir un travail qui sert à quelque chose. J’ai été touchée par l’humanité de certains hommes. J’imagine aussi que mener le jeu avec des artifices de femme fatale et provoquer beaucoup de désir me donnait l’envie d’être plus douce avec eux.
ELLE. « Quand les lois Sarkozy repoussent les prostituées de rue en dehors de la ville, […] il ne s’agit pas d’une décision allant dans le sens de la morale », dites-vous. Pourquoi ?
V.D. Le problème, c’est la sexualité masculine. Il faut que les hommes soient gênés et culpabilisés par ce qui les excite. Quand on entend les prostituées parler de leur travail, c’est incroyable ce que la police leur fait subir. On les punit, et, avec elles, tous les hommes qui veulent aller les voir. Une descente aux enfers. Ce n’est pas le travail en lui même qui est horrible, mais les conditions dans lesquelles on oblige les prostituées à l’exercer. Et c’est ça qui rend le travail dégueulasse.
ELLE. Vous n’avez pas une vision un peu idyllique de la prostitution ?
V.D. Si les prostituées pouvaient ouvrir des salons ou des cabinets, comme le font les esthéticiennes ou les psychologues, il n’y aurait pas autant de sans-papiers prostituées dans des conditions horribles. Sous prétexte de protéger les femmes, on les expose à toutes les brutalités.
ELLE. Vous dites : « La prostitution n’est pas une violence faite aux femmes, c’est le mariage qui en est une. » Le pensez-vous vraiment ?
V.D. Dans le mariage, on trouve quelque chose de proche de la prostitution. « Je me marie avec toi et tu me dois une satisfaction sexuelle. » Je rencontre souvent des filles qui couchent avec leur mec, non pas par envie, mais parce que ça fait partie du deal. C’est un service, gratuit, qu’il faut rendre à l’homme.
src : Interview de Virginie Despentes dans ELLE pour la sortie de son livre King Kong Théorie
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